L’information scientifique en temps de crise : qui décodera les décodeurs ?

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mercredi 16 mars 2022

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Si la crise de Sars-Cov2 a brutalement mis en lumière la faillite de la gestion néolibérale des services publics (santé, éducation, enseignement supérieur…), cette pandémie a également révélé aux yeux de tous l’incapacité profonde de notre société à mettre en débat les choix socio-techniques qui sous-tendent les politiques publiques. Notre aptitude à surmonter les crises systémiques que le COVID semble préfigurer (crises écologiques, sanitaires, sociales, politiques, morales…) dépend avant tout de notre capacité à faire société et à mobiliser collectivement les savoirs nécessaires pour imaginer et mettre en œuvre ensemble les scénarios d’un futur commun. Cette appropriation politique de la crise passe nécessairement par des temps renouvelés de débats, d’échanges, de réflexions collectives. Pourtant face à cette exigence pressante de démocratie, nos sociétés semblent se polariser toujours d’avantage, tandis que se multiplient postures, clivages et manipulations qui laissent nos sociétés, sidérées, au point mort.

Nous avons encore pu l’observer dans le cas de la place des vaccins dans la « lutte » contre le coronavirus. Il y avait pourtant beaucoup à discuter autour de la nature des vaccins, de la stratégie vaccinale, du statut de ces vaccins comme bien commun, ou des impératifs économiques et industriels que les choix politiques ont imposés unilatéralement à l’ensemble de l’humanité. Les vaccins sont des objets hybrides, carrefours de nombreuses histoires (biologiques, sociales, économiques, technologiques, culturelles…) qui sous-tendent le fonctionnement et les dynamiques de nos sociétés. Ils représentaient une opportunité unique de débattre ensemble de nos conceptions des politiques publiques, des relations entre économie et santé, des définitions même de la santé, voire de la vie.

Ce débat n’a pas eu lieu.

Les acteurs publics, médiatiques, politiques n’ont pas su faire vivre cet espace démocratique, où chacun aurait pu partager, confronter ses conceptions, aussi singulières soient elles. Ce n’est pas juste une occasion manquée : la capture et l’instrumentalisation de ce sujet (comme tant d’autres) a empêché l’émergence d’un débat serein, citoyen, productif et lui a substitué une foire d’empoigne, un théâtre de Guignol aux antipodes d’un horizon démocratique. Tout le monde médiatique a failli, y compris les quotidiens de référence qui revendiquent la mission de faire vivre ces débats dans nos sociétés, et de « fournir une information de qualité, précise, vérifiée et équilibrée …. de porter un regard critique sur l’information et faire écho au pluralisme des opinions ».[1]
Entendons-nous bien. Nous ne soutenons aucune politique, idéologie ou philosophie particulières. Le débat sur le vaccin ou la stratégie vaccinale reste vif également au sein de notre association – comme il l’est dans quasiment toutes les associations ou organisations politiques. Mais ce débat reste ouvert et nous cherchons précisément à trouver une voie collective et bienveillante, qui ne se contente pas d’anathèmes, de caricatures et de certitudes à l’emporte-pièces et qui nous permette humblement, ensemble, de mieux éclairer et comprendre la situation à laquelle nous sommes tous confrontés.

Nous jugeons indispensable que le débat public ne soit ni capturé ni manipulé à des fins d’influence ou de propagande, que les positions de chacun ne soient pas travesties ou détournées pour mieux les disqualifier et assoir artificiellement une quelconque autorité. Ecouter, laisser répondre, échanger avec ceux-là mêmes auxquels nous nous opposons est le fondement de notre démocratie, le cœur vivant de notre système politique. Rien ne justifie que les médias caricaturent un discours [qu’il soit anti-pass ou exprime des doutes sur la pertinence sanitaire de la stratégie vaccinale] sans jamais chercher honnêtement à l’éclairer dans toute sa complexité, sa richesse ou sa légitimité. Rien ne justifie que les médias instrumentalisent de fausses controverses, qu’ils montent en épingle certaines radicalités marginales pour disqualifier tout un éventail de questions et réflexions que nous sommes aujourd’hui nombreux à porter. Rien ne justifie que les médias fabriquent à peu de frais des bouc-émissaires qui permettent de conforter la légitimité des institutions afin de resserrer les rangs autour de la stratégie vaccinale du gouvernement.
Le travail de nombreux média a sombré dans les mêmes travers que ceux qu’il reproche aux contempteurs de la politique gouvernementale : amalgame, confusionnisme, biais divers et variés, obscurantisme et irrationalité. Au-delà de la médiocrité des savoirs et argumentaires qui ont saturé l’espace médiatique, imposer dans l’espace public une seule et même doxa « scientifique » en occultant la profondeur des débats – dans l’histoire des savoirs et dans l’espace des disciplines – en faisant fi de l’exigence de réflexivité et de doute, c’est trahir les valeurs mêmes de la Science. Revendiquer une prétention absurde de certitude et d’arbitrage nuit gravement à la construction d’un espace médiatique ouvert, pluriel et inclusif : qui décode qui [2], selon quelles modalités, avec quelle exigence de rigueur, de transparence et de respect ? Et du haut de quelle autorité scientifique alors que nos savoirs semblent aujourd’hui en peine de rendre compte non seulement de cette pandémie, et plus généralement des crises climatiques, écologiques, sociales que nous traversons. Cette vision de la médiation scientifique, qui consiste à imposer une sorte de Vérité de « sachants » à la masse des ignorants est une erreur et une faute. Cela conduit par ricochet à refuser une fois de plus l’accès et l’appropriation par tous de connaissances multiples, complexes et cruellement nécessaires. Enfin, utiliser une pseudo-autorité scientifique dans un espace profondément et viscéralement politique, c’est faire preuve soit d’une ignorance naïve des relations entre savoirs et pouvoirs, soit d’un machiavélisme coupable.

Et les conséquences de ces inconséquences sont d’ores et déjà profondément néfastes, tant pour les rapports entre savoirs et société que pour la démocratie. Là où savoirs et informations scientifiques devaient contribuer à construire un espace commun, à définir collectivement un projet de société pour tous, on assiste à des clivages toujours plus nombreux et violents au sein de notre société. Les savoirs scientifiques deviennent un champ de bataille, où l’on cherche soit à exclure, soit à convaincre, jamais à comprendre. Ils ne valent plus pour ce qu’ils peuvent nous dire du monde, du milieu dans lequel nous vivons, mais uniquement comme argument politique au service d’agendas irréconciliables. Avec, en vague de fond, une défiance croissante et compréhensible vis-à-vis de la légitimité et de la crédibilité des sciences, et une dégradation continue de nos pratiques démocratiques.

Pour nous, le diagnostic est clair : il faut démocratiser les sciences [3]. Et pour cela, plutôt que de répéter servilement la partition des talk-shows américanisés qui ont fait et continuent à faire tant de mal au journalisme, aux sciences et à la démocratie, nous attendons que les médias et en particulier les publications de référence soient l’espace où un débat véritable puisse avoir lieu. Plutôt que de polariser les positions, de les simplifier à outrance, nous attendons que les médias se saisissent de cette opportunité pour créer un espace d’information, de réflexion et de débat sur l’ensemble des questions que cette pandémie a éclairé.

Comment fait-on alors ?

Sciences citoyennes se penche depuis plusieurs années sur la question de l’intermédiation scientifique, et plus récemment sur les enjeux politiques autour de l’information scientifique [4]. Il nous semble aujourd’hui nécessaire de revenir aux fondamentaux : retrouver les vertus du débat politique et de la controverse scientifique. La disputatio [5] en fournit un cadre méthodologique: on écoute, on répond, on argumente, on assemble ensemble hypothèses, raisonnements, conclusion dans un souci constant d’ouverture et de rationalité. Ces échanges se doivent de répondre à une certaine éthique – que le monde semble avoir désespérément perdu de nos jours – qui inclut le respect de l’autre, la tolérance de la diversité des croyances, des rationalités et des arguments.

Cette pratique couplée à cette exigence éthique est le fondement de la science, et le cœur de nos démocraties. Elle pourrait servir de modèle pour accompagner et faciliter les « disputes » de société en créant des espaces (médiatiques, publics) où les controverses deviennent débat, où l’objectif n’est pas de polariser mais de construire. Les médias, et les quotidiens de référence en premier lieu, pourraient ainsi expérimenter dans son traitement de l’information des formules plus ouvertes, citoyennes et qui permettraient de faire débat et de refaire société. De la même façon, des conventions de citoyens permettraient peut-être de mieux définir ce que nous attendons de l’information scientifique et d’offrir des pistes de réflexion pour améliorer nos pratiques. Nous n’avons pas de formules magiques à proposer, c’est à chacun d’entre nous, scientifiques, journalistes, citoyens, de réfléchir ensemble et de proposer, collectivement, les bases d’une nouvelle éthique de l’information scientifique.

[1] https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2010/11/03/la-charte-d-ethique-et-de-deontologie-du-groupe-le-monde_1434737_3236.html

[2] quis custodiet ipsos custodes, Juvenal, Satires

[3] https://sciencescitoyennes.org/

[4] https://sciencescitoyennes.org/les-enjeux-politiques-de-linformation-scientifique-articles-et-videos/

[5] https://www.cairn.info/revue-zilsel-2020-2-page-15.htm