Le prétexte de la décroissance

Par
mercredi 25 octobre 2006

Miniature
En invitant Serge Latouche (SL) (1), Fabrice Flipo (FF) (2) et Guillaume Duval (GD) (3) à venir débattre le 24 septembre dernier, la Fondation sciences citoyennes (FSC) a souhaité contribuer au débat sur la décroissance, de plus en plus virulent. Pourtant, il y a loin entre les clivages revendiqués et les convergences possibles : accords sur le désastre écologique et la faillite du modèle développement durable ; sur la nécessité de réussir le virage éco-sociétal en urgence d’où la crainte d’un éco-totalitarisme qui interdirait la mise en œuvre de propositions alliant une certaine radicalité, le respect des droits humains et la mobilisation de forces sociales sans recours à la force. Ces deux pôles du débat sont bien anthropocentrés sinon pourquoi cette urgence à agir ? puisque la nature survivra à notre extinction (la luxuriance de la région de Tchernobyl le prouve !).

Les décroissants ne vouent pas aux gémonies la monnaie et le marché (si tant est qu’ils soient « enchâssés » dans le social) pas plus que les non-décroissants ne s’opposent à des relocalisations de l’économie. Tous admettent que le concept de décroissance est biodégradable, qu’il ne doit constituer ni un dogme ni la base d’un programme de parti éponyme. Ses vertus agitprop permettent des synergies entre radicalisme et réformisme – qui se nourrissent l’un l’autre depuis plus d’un siècle. En somme, la décroissance ripoline les termes du débat.

Sur le plan politique, les uns voient dans la réorientation massive des investissements publics le levier d’action majeur ; les autres considèrent la société civile comme la locomotive de la transformation sociale. Complémentaires. Stratégiquement nos invités considèrent qu’une alliance entre syndicats et écologie politique constituera le levier historique de la mutation du pays (4). Concernant le plan Négawatts (5) GD constate que nous ne sommes pas limités en termes de savoir-faire mais en termes de capacité à mobiliser des majorités ; quand SL et FF y voient la reconnaissance d’un de leurs principes-phare : la sobriété. Où est la fracture ?

Tous trois ont compris la nécessité d’engager le dialogue, tirant le bilan du talent des gauches françaises à l’entre-déchirement, plus que dans celui de la conscience de leur rôle historique (6). Tout concourt à une alliance fructueuse au profit d’une utopie du réel, seule à même de rassembler les forces. Tactiquement, GD juge inepte de demander à nos concitoyens des efforts colossaux en période de vache maigre. A ses yeux la croissance est une condition du changement. Mesurément optimiste, il évoque l’analogie sur l’entrée en guerre des USA en 1942 où, après des débats interminables, une fois le consensus atteint, la conversion de l’économie fut fulgurante. Année de pic de la production industrielle, aucune voiture ne fut construite, preuve que nos sociétés sont capables, dans le cadre d’une économie de marché et d’une société « démocratique », de réorienter ses choix en un temps court.

Certes, des écueils demeurent. Le discours décroissant charrie un air de « c’était mieux avant » récupérable l’extrême droite (7) Cela mérite des clarifications qui plus est quand on sait à quel point les écrits décroissants peuvent parfois confiner à l’absurde par leurs côtés normalisateurs, moralisateurs et culpabilisants pour l’individu.

Côté non-décroissants, on attend des réponses robustes au fait qu’une société où la division du travail est sur-développée est aussi la plus néfaste pour l’environnement ; ou encore aux arguments de FF lorsqu’il affirme que tous les modèles économiques – même si un modèle ne peut constituer une preuve irréfutable tant ils manquent souvent de « scientificité » – démontrent que les plus croissants sont les plus éco-destructeurs.

Pour notre part, nous sommes convaincus que nous ne sortirons de ces impasses qu’à la condition de traiter de front le moteur civilisationnel qui fait de l’occident ce qu’il est : « la » science. Aujourd’hui, cela implique de proposer une autre gouvernance du milieu de la recherche ; une réaffectation massive des fonds publics en la matière ; des alternatives au modèle linéaire depuis longtemps obsolète (recherche, innovation, développement industriel, croissance, progrès social) ; l’assimilation du fait que les technosciences sont désormais plus souvent source de désordre que de maîtrise. Ceci implique : d’analyser au cas par cas les convergences entre acteurs de l’écologie, scientifiques soucieux de sortir de leurs impasses et syndicalistes ; enfin d’instituer le lieu du débat permanent avec l’ambition de socialiser les enjeux scientifiques hors d’un cénacle technostructurel destructeur pour notre démocratie et pour le dialogue social.

Alors : alter-science ou décroi-science ? Cela importe peu. Il s’agit de décoloniser nos imaginaires respectifs (celui des citoyens, des consommateurs, des scientifiques comme des croissants et des décroissants). Nos trois intervenants convenaient que c’est aux changements de comportements les plus banals qu’on jauge les obstacles à gravir. Par exemple, confronté à la technique agricole du Bois Raméal Fragmenté (8) ne nécessitant ni arrosage ni fertilisant – notre incrédulité d’homo rationalis se nourrit de cette religion moderne qui postule la suprématie de l’homme sur la nature.


(1) Auteur du Pari de la décroissance (à paraître)

(2) Membre des Amis de la Terre

(3) Rédacteur en chef adjoint d’Alternatives économiques

(4) Proposer, comme le fait FF, de transformer EDF en une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) rencontrerait à coup sûr l’adhésion si des présidentiables de gauche avait la bonne idée de s’en inspirer dans leur programme

(5) [http://www.negawatt.org/->http://www.negawatt.org/

(6) Voir les attaques inutiles de MM Amiech et Matter, Le cauchemar de Don quichotte, Ed. Climats, 2004

(7) Voir les dernières parutions du Grece (Groupe de Recherche et d’étude pour la civilisation européenne)

(8) http://fr.ekopedia.org/Bois_Ram%C3%A9al_Fragment%C3%A9->http://fr.ekopedia.org/Bois_Ram%C3%A9al_Fragment%C3%A9