Evaluer des projets PICRI, retour d'expérience | Sciences Citoyennes

Evaluer des projets PICRI, retour d’expérience

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vendredi 14 septembre 2012

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Au moment des Etats-Généraux de la recherche en 2004, la fondation sciences citoyennes avait proposé d’importer en France un dispositif canadien de financement de la recherche visant à soutenir des travaux communs et à égalité des partenaires, entre organismes de la société civile à but non lucratif et chercheurs académiques (dispositif ARUC). Fraichement élu vice-président chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche, Marc Lipinski  (eelv) avait repris et porté l’idée. Sur son impulsion, la Région Ile de France lançait en 2005 le premier appel à projets des Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation (PICRI). (https://sciencescitoyennes.org/les-picri-une-recherche-plus-proche-des-citoyens/).

Sept ans et un changement de vice-présidence plus tard (la nouvelle VP est la socialiste Isabelle This-Saint-Jean, ex-présidente de Sauvons la Recherche), la fondation sciences citoyennes a été sollicitée par le conseil régional pour participer au jury de sélection de ce 8ème appel à projets. J’ai accepté de nous y représenter.

Ce petit article fait le point sur quelques réflexions et remarques que m’a inspirées cet exercice, tout en tâchant de respecter la confidentialité des échanges tenus au cours de cette journée.

Nous avions 37 projets à évaluer pour un budget total sur trois ans de 1,5 millions d’euros. Chaque financement étant limité à 50 000 euros par an (soit 150 000 euros au maximum), nous avions pour mission de ne retenir que 10 à 12 dossiers. En théorie, chaque projet doit être rapporté par un chercheur académique, connaisseur du domaine et par un représentant du monde associatif. Une grille de critères d’évaluation assez stricte doit être remplie par chacun des rapporteurs.

J’ai été très favorablement impressionnée par la façon dont les membres du jury présents semblaient avoir tous une vision de l’esprit PICRI et de la spécificité de cet appel à projets, très proche de celle que nous défendions en 2004. Les académiques étaient attentifs au rôle réellement pris par l’association et les associatifs soucieux de la démarche scientifique présentée. Le souci de ne retenir que des projets au maximum co-construits entre associations et labos et de traquer les « associations faux-nez » utilisées par des chercheurs comme alibi pour rentrer dans l’appel (y compris lorsque les chercheurs étaient très connus) était largement partagé.
En pratique cette notion de co-construction n’est toutefois pas simple à définir. Prenons par exemple le cas des projets de recherche en biomédecine. Il n’est pas évident qu’une association même très impliquée dans un projet puisse intervenir directement dans la définition de la démarche scientifique à adopter. Son investissement sera souvent limité au choix de soutenir un projet de recherches plutôt qu’un autre, parce qu’il entre dans le champ des préoccupations qui sont les siennes (nouvel axe thérapeutique, nouvelle hypothèse sur la pathologie…). Faire la distinction entre ce type de collaboration et une alliance de circonstance entre un labo et une association qui n’a pas d’intérêt marqué pour la recherche (mais qui permet au labo d’entrer dans les cases de l’appel à projets), n’est pas chose facile.

J’ai également été sensible au souci assez marqué des membres du jury de ne pas faire du Picri un appel de moins bonne qualité scientifique que les autres appels de la région. Pas mal de projets, très intéressants sur le fond et sur la collaboration, se sont ainsi vus retoqués parce que la démarche scientifique n’y était pas suffisamment explicitée. Il m’a semblé que c’était souvent le cas de projets visiblement trop écrits par l’association seule, sans input suffisant du labo, avec un contenu plus proche de celui des demandes de subventions associatives que de celui des subventions pour la recherche. La limite est ténue, mais elle existe. En conséquence, certaines thématiques se sont retrouvées sans aucun projet retenu, parce tous étaient trop « associatifs » et pas assez recherche. Dans les domaines où il n’existe pas encore d’histoire de collaborations associations / labos, des étapes préliminaires d’échanges entre les deux types de partenaires gagneraient à être mis en place. Des « couveuses » de projets permettant aux chercheurs et aux associatifs de se découvrir mieux et d’apprendre à travailler ensemble. Mais de façon plus générale, ce constat pose également la question des critères à retenir pour considérer qu’un projet est bien du domaine de la recherche. Peut-on attendre de projets qui se revendiquent d’une recherche en pratique / recherche action, portée avant tout par les associatifs (et moins par les chercheurs), qu’ils répondent strictement aux critères de la recherche scientifique classique ? Ne peuvent-ils pas être pour autant des moments de production de savoirs pertinents ? Sort-on alors du concept PICRI ?…. le débat est complexe mais important.

L’appel à projets PICRI est par nature très ouvert et donc très transdisciplinaire. En conséquence, il est difficile d’avoir pour chaque dossier soumis un rapporteur scientifique et associatif très au fait du domaine concerné. Ce constat n’a rien d’exceptionnel, il est même récurrent à tous les jurys scientifiques (même dans les plus spécifiques, il manque toujours un spécialiste du micro-sous-domaine concerné). Mais la nature très ouverte de l’appel PICRI l’exacerbe. Ce qui ne manque pas d’interroger sur la façon d’assurer au mieux l’égalité de traitement entre les dossiers…

Enfin, j’ai été frappée par le nombre de projets déposés par des réseaux d’acteurs institutionnels (MJC, réseaux de santé, de gestionnaires d’établissements publics…), éligibles puisque le réseau est organisé en association loi 1901, mais pas vraiment dans la cible du PICRI. Est-ce un encouragement pour mettre en place des co-financements de recherche institutions publiques / labos ? Ou est-ce le signe que les crédits alloués à ces structures diminuant, elles ne peuvent plus se payer les services de cabinets d’études ou de conseils, et tentent donc de passer par un système d’appels à projets avec des labos ?

De façon plus pragmatique, pour qu’un projet ait des chances de passer il faut : qu’il soit écrit simplement, que la démarche scientifique qui sera suivie soit clairement explicitée (avec calendrier solide et budget conséquent), que les actions prévues par l’association soient budgétées (Raisonnablement mais qu’elles figurent vraiment, des actions non budgétisées sont souvent peu crédibles), et que des étudiants soient mêlés d’une façon ou d’une autre au projet.

Sans rentrer dans le détail des projets retenus et des projets écartés, j’ai été très agréablement impressionnée par la qualité et la diversité de nombre d’entre eux. Témoignage supplémentaire, s’il en était besoin, que la société civile organisée a des besoins de recherche qu’elle est en mesure de formaliser, que des collaborations entre labos et associations de grande qualité sont possibles et qu’elles sont une mine de productions de savoirs innovants et pertinents. Bref, les PICRI ça marche. Continuons donc à faire connaître ce type de dispositif auprès des chercheurs, des associations, des politiques et du grand public, pour qu’ils soient mis en place par un maximum de structures de financement de la recherche.