Le tiers-secteur scientifique – Exemple des boutiques de sciences | Sciences Citoyennes

Le tiers-secteur scientifique – Exemple des boutiques de sciences

Par
lundi 9 janvier 2012

Miniature

Le Tiers-Secteur Scientifique est une appellation qui couvre une grande diversité d’acteurs et de processus relatifs à une approche participative de la recherche. Certaines formes d’organisations de ces acteurs autour de projets concrets se sont développées et ont acquis une reconnaissance institutionnelle, du moins à l’échelle européenne ou internationale. Les Boutiques de Sciences  constituent un exemple de réussite à l’échelon européen mais qui hélas, après une première expérience éphémère dans les années 80, peinent à réémerger en France. Pourtant les enjeux de ce type de structures ne sont pas à négliger. Que ce soit le rapprochement entre une communauté scientifique de plus en plus bousculée et des citoyens réclamant d’avoir leur mot à dire sur des avancées technologiques de plus en plus présentes ou le simple fait de pouvoir répondre à des besoins de recherche orphelins, les Boutiques de Sciences ont montré dans de nombreux pays qu’elles pouvaient constituer un médiateur efficace entre le monde de la recherche et la société civile. Mais pour qu’un tel essor soit possible en France, il est nécessaire de trouver des solutions aux deux principaux freins à leur développement, à savoir le manque de reconnaissance académique  et institutionnelle et le manque de moyens.

Mot(s)-clé(s) : boutiques de sciences, recherche participative, contre-expertise, santé, environnement, demande sociale, tiers-secteur scientifique

Public(s) visé(s) : universités, chercheurs, étudiants, associations, syndicats, collectifs d’usagers, collectivités territoriales

Définition des concepts et notions utilisés :

• Le Tiers-Secteur Scientifique est constitué d’initiatives de la société civile dans lesquelles des citoyens lambdas, des militants associatifs ou syndicaux, des usagers, des praticiens qui construisent collectivement des connaissances qui leur sont nécessaires pour atteindre leurs objectifs citoyens. Il comporte cependant une grande diversité de structures, d’objectifs, de moyens et de pratiques.

Recherche participative, parfois appelée « recherche-action » ou « recherche collaborative » est un processus de recherche dans lequel un partenariat entre chercheurs et membres ou représentants de la société civile est établi. Ces derniers interviennent en tant qu’acteur de terrain. Ce partenariat peut s’organiser comme un copilotage d’un projet de recherche (définition des objectifs de la recherche, de la méthodologie ou du protocole de recherche, évaluation des résultats) mais également de façon plus active avec l’intervention des deux partenaires dans le processus de recherche lui-même.

• Les Boutiques de Sciences sont des structures qui offrent à des groupes de citoyens un accès peu coûteux aux connaissances et recherches scientifiques et technologiques afin qu’ils puissent améliorer leurs conditions sociales et environnementales. Les principaux types de projets menés par les Boutiques de Sciences sont des études bibliographiques, des travaux de recherche scientifique ou des développements technologiques ou des adaptations de technologies existantes pour répondre à des besoins spécifiques.

Contexte – État des lieux : Nées dans les années 70 aux Pays-Bas, les Boutiques de Sciences ont émergé dans la foulée de mai 68 pour permettre un accès à des connaissances ou répondre à des besoins de recherche émis par des organisations qui d’une part n’avaient pas les moyens d’effectuer de telles recherches mais également ne trouvaient pas d’interlocuteurs dans le monde de la recherche considéré comme trop orienté vers l’innovation académique et technologique.

En France, entre 1982 et 1986, 16 boutiques de sciences ont été créées et se sont regroupées au sein de la Fédération Nationale des Boutiques de Sciences et Assimilés (FNBSA). Elles ont toutes fermé leurs portes du fait d’un manque de ressources, d’un manque de diversité dans les acteurs impliquées, des difficultés de communication et d’identification de la demande sociale et d’absence de reconnaissance institutionnelle. L’émergence, au même moment, des CCSTI[i] promus par des politiques publiques venant porter un coup fatal.

Pour autant la demande sociale est restée orpheline. La catastrophe de Tchernobyl, les scandales du sang contaminé, de la vache folle et de l’amiante ont servi de détonateurs à une vague de politisation des sciences et techniques et ont contribué à l’émergence d’un Tiers-Secteur Scientifique sans véritable organisation. Ce développement de l’expertise associative a pu se consolider grâce à des pratiques sociétales elles-mêmes plus participatives : propagation de l’engagement associatif, démocratisation de l’usage d’Internet, meilleur niveau d’éducation scientifique.

Différentes formes d’organisation ou de pratiques ont alors vu ou revu le jour. Dans le cas des Boutiques de Sciences, l’Union Européenne a soutenu à partir de 1999 en considérant les Boutiques de Sciences comme un instrument capable de réduire la fracture entre citoyens et scientifiques. Ce soutien a notamment permis le lancement du réseau international des Boutiques de Sciences (ISSNET devenu ensuite Living Knowledge) grâce auquel de nouvelles boutiques peuvent aujourd’hui se mettre en place plus facilement.

Exposé de la problématique : Les technosciences ont produit des innovations qui ont peu a peu envahi notre quotidien du fait de ce qu’elles rendaient possible. Les OGM, la téléphonie mobile et ses antennes relais, le wifi, le clonage, les nanotechnologies, la biologie synthétique ont comme point commun d’avoir suscité des controverses quant aux risques sanitaires, environnementaux, éthiques ou sociétaux qu’elles amenaient. Ces controverses se sont développées au point que l’expertise elle-même s’est retrouvée mise en question, que ce soit pour des raisons de conflits d’intérêts ou de défiance plus systématique vis-à-vis d’élus assiégés par les lobbyistes des industries concernées par ces technologies.

La demande d’études d’impact, de contre-expertises et le simple accès aux connaissances sur ces domaines ne vont pas de soi.  Le secret industriel ou commercial protège ce qui entoure ces innovations. Des collectifs d’usagers ou de riverains, des associations s’inquiètent parfois des impacts de telle ou telle installation (antenne relais, champ d’OGM), d’autres s’organisent pour sensibiliser la population sur les impacts potentiels de certaines technologies. Pour autant ni les uns, ni les autres ne trouvent d’interlocuteurs leur permettant d’obtenir des réponses à leur interrogations ou à leurs inquiétudes.

Les CCSTI diffusent une culture scientifique et industrielle qui évite majoritairement d’aborder ces sources de controverses tant les débats peuvent être passionnés[ii]. Des structures telles que les Boutiques de Sciences s’avèrent être un intermédiaire efficace pour créer cette passerelle entre demandeurs et producteurs de connaissances. Mais parmi les obstacles responsables du coup d’arrêt des Boutiques de Sciences françaises, le manque de moyen et de reconnaissance demeurent.

Acteur(s) impliqué(s) et nature de son (leur) implication :

• Chercheurs : encadrement du travail de recherche, d’expertise ou de développement technologique

• Étudiants : production du travail de recherche, d’expertise ou de développement technologique.

• Acteurs de la société civile : demande de recherche, d’expertise ou d’innovation.

• décideurs politiques et académiques : facilitation du processus (financeur, soutien divers)

• Boutiques de Sciences : médiation entre les acteurs du projet (société civile, étudiant, chercheur)

Enjeux :

• Rôle des Boutiques de Sciences : L’objectif premier des Boutiques de Sciences est de répondre à des besoins d’acteurs de la société civile qui n’ont pas les moyens de faire appel à des laboratoires de recherche. Ces acteurs peuvent requérir les services d’un Boutique de Sciences pour :
– une étude documentaire pour appuyer un plaidoyer. Cette étude pouvant éventuellement être assortie d’un travail de (contre-)expertise.
– une étude prospective pour pouvoir activement participer à des débats sur les politiques scientifiques et technologiques.
– un Projet de recherche pour trouver des solutions à leur(s) problème(s).

 • Destinataires des Boutiques de Sciences : D’une façon générale, les boutiques ont en gros trois critères pour accepter des clients :
– Les clients ne doivent pas avoir des objectifs commerciaux et les résultats de la recherche doivent être publiés (pour le bien commun) ;
– Les clients doivent être capables d’utiliser les résultats pour accomplir leur mission ;
– Les clients ne doivent pas posséder les moyens financiers qui leur permettraient d’acquérir la recherche par des partenariats classiques.

• Enjeux pour la communauté scientifique : Ces considérations montrent que les Boutiques de Sciences s’adressent à des besoins de recherche pour lesquelles aucune réponse n’existe. On pourrait parler d’une science de proximité qui permettrait un rapprochement entre citoyens et scientifiques. Des Boutiques de Sciences intégrées dans les universités ou d’autres structures ou organismes de recherche seraient des vitrines vis-à-vis des citoyens en leur montrant en quoi la recherche scientifique peut être utile pour la communauté. Et de façon complémentaires, des Boutiques de Sciences « en ville », plus proche des citoyens constitueraient une passerelle intéressante entre le monde académique souvent organisé en campus, loin des lieux d’habitation et la population. L’enjeu majeure est que la science regagne la confiance de la société, cette confiance s’étant dégradé du fait du développement de certaines technosciences dont l’impact sur notre vie est facilement identifiable, mais les risques peu maitrisés (onde électromagnétiques par exemple), voire simplement connus (OGM, nanotechnologies, biologie synthétique).

• Enjeux pour les élus : Au niveau des régions ou des collectivités territoriales, le développement des Boutiques de Sciences permettrait d’aller au-delà de la simple mission de Culture Scientifique et Technique qui constitue généralement la globalité de la thématique Sciences et Société. La culture du risque dans laquelle nous baignons exerce une pression forte des citoyens sur les décideurs. Les experts sont contestés, le dialogue ou le débat souvent difficiles. La capacité de contre-expertise ou ne serait-ce que d’information que les Boutiques de Sciences peuvent mettre en œuvre est une des réponses possibles à cette défiance.

Recommandations :

Les obstacles essentiels à la renaissance des Boutiques de Sciences sont concentrés sur le manque de moyens et de reconnaissance. Une démarche volontaire et affirmée des universités et organismes de recherche serait une garantie pour que la dynamique se mette en place. Les propositions suivantes résument ce qui créerait les conditions d’un réel essor.

Ouverture et soutien académique de Boutiques de Sciences ou d’antennes de Boutiques dans les universités ou les organismes de recherche. Des liens avec les PRES seraient également un atout important.

Soutien des Conseils Régionaux pour la création de pôle régionaux de Boutiques de Sciences ancrés sur un territoire et son histoire.

Soutien d’un réseau national permettant des retours d’expériences entre les pôles régionaux.

Mise en place de « chèques expertise » pour les associations leur permettant de financer des projets mis en œuvre dans une Boutique de Sciences.

Références utiles et non citées dans les notes :

L’expertise et la recherche associative et citoyenne en France
https://sciencescitoyennes.org/spip.php?article1441

Réseau International des Boutiques de Sciences – Living Knowledge
http://www.scienceshops.org

Boutique de Sciences de l’ENS Cachan
http://boutiquedessciences.free.fr

Association ADReCA (Association pour le développement d’une recherche citoyenne active)
http://www.adreca.org


[i] Centres de Culture Scientifique, Technique et Industrielle

[ii] Même si ces dernières années, on a pu voir se multiplier des débats autour des enjeux socio-techniques.