La programmation de recherche dans l’alimentation, un débat loin des citoyen·nes

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lundi 15 décembre 2025

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Le 28 novembre 2025, la nouvelle agence de programme Agralife, pilotée par l’INRAE, présentait ses travaux sur l’« État des lieux des recherches à mener », pour une alimentation durable et favorable à la santé. Sciences Citoyennes s’est rendu à cet événement, afin de connaître le processus adopté par l’agence pour construire ses propositions de questions de recherche et pour les prioriser. Si l’association salue l’effort fourni pour travailler et contextualiser la programmation de recherche, elle regrette l’absence de moyens permettant une réelle participation de la société civile non marchande et un arbitrage démocratique sur ces choix scientifiques importants.

Les agences de programme, nouveaux outils pour la programmation de recherche

Début 2024, sept agences de programme ont été créées pour élaborer des prospectives stratégiques et porter des programmes nationaux de recherche sur des thèmes jugés prioritaires pour la France au regard de leurs impacts économiques, sociaux, sanitaires ou environnementaux(1).

Ci-dessous la liste des agences de programme, avec leurs Organismes Nationaux de Recherche pilote
« Agriculture, alimentation durable, forêt et ressources naturelles associées » : INRAE
« Climat, biodiversité et sociétés durables » : CNRS
« Energie décarbonée » : CEA
« Du composant aux systèmes et infrastructures numériques » : CEA
« Numérique » : Inria
« Santé » : Inserm
« Spatial » : CNES

Si le futur de ces agences ne semble pas assuré (voir les conclusions du rapport de la Cour des Comptes), l’agence pilotée par l’INRAE semble néanmoins se projeter vers l’avenir et a organisé le 28 novembre 2025 un événement de restitution de ces travaux de prospective.

Cette agence de programme pilotée par l’INRAE, nommée Agralife, vise la facilitation de la programmation collaborative de la recherche des différents opérateurs dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation durables, de la forêt, et des ressources naturelles associées(2). Comme le précise Thierry Doré, directeur exécutif d’Agralife, la mission de l’Agralife est complémentaire à l’Agence Nationale de Recherche (ANR) et à l’Europe (programme-cadre de recherche Horizon Europe) pour le financement de la recherche.

L’agence a décidé au printemps 2024 un chantier de prospective de programmation sur le secteur de l’alimentation. L’événement du 28/11/25 visait à présenter ces travaux et en particulier le document provisoire « État des lieux des recherches à mener ».

Prospective et choix scientifiques et techniques

L’événement a permis de donner à voir les conclusions des groupes de travail ayant travaillé sur le chantier de programmation de la recherche dans le domaine de l’alimentation.

Capture d’écran de l’ordre du jour de l’événement organisé par Agralife le 28/11/25

Comme on peut le retrouver sur le rapport, ces conclusions s’articulent en deux parties :
La première partie présente un panorama général des recherches à mener dans la décennie à venir pour produire des résultats permettant d’accélérer les changements de systèmes alimentaires. Cinq possibilités de programmes ont été proposées :
– trois relatives aux trois segments successifs de la chaîne alimentaire production, transformation/formulation/stockage/distribution et consommation ;
– une relative aux questions portant sur la dimension intégrative des systèmes alimentaires ;
– une relative à une approche portant sur un des enjeux, à savoir les liens entre l’alimentation et la santé.
La seconde partie présente de manière transversale les enjeux relatifs aux données de la recherche, aux infrastructures de recherche, et aux compétences pour la recherche en alimentation.

Influence et participation
Lors de cet événement, alors que les questions de recherche proposées ont toutes été justifiées par les enjeux sociétaux auxquels ils doivent répondre, il apparaît que peu de moyens sont dédiés au débat démocratique sur ces choix scientifiques et techniques et encore moins à l’arbitrage entre les priorités. Ainsi, à la question posée par Sciences Citoyennes sur la place des citoyen·nes dans le processus, il a été indiqué que la programmation avait été ouverte, en conviant la société civile à contribuer et en laissant la possibilité dans des événements comme celui organisé ce jour de « s’exprimer ». Thierry Doré confirme qu’il n’est pas prévu de dispositif plus lourd que celui choisi à ce jour.

Or, Thierry Doré lui-même regrette que la société civile non marchande n’ait pas pu participer réellement aux travaux, faute de temps et de disponibilité. A contrario, nous comprenons dans les échanges que la société civile marchande a bien été présente dans les groupes de travail, en particulier pour remettre en question le concept et la définition des aliments ultra-transformés.

En l’absence de tout dispositif, on retrouve donc les écueils habituels de la participation non organisée : chacun·e peut participer mais seuls les acteurs dominants ont réellement la possibilité de le faire.

Perspectives démocratiques
Pour Sciences Citoyennes, ces démarches d’explicitation des orientations scientifiques sont très intéressantes, car elles offrent un espace d’échanges à même d’éclairer cet angle mort de la démocratie que représentent les choix scientifiques et techniques. Cependant, l’association ainsi que le collectif Horizon TERRE regrettent qu’aucun moyens ne soient dédiées pour permettre un réel travail de co-construction avec la société civile non marchande (via l’indemnisation des journées de travail par exemple). Elle regrette également que les priorités soient proposés par un comité, dont la légitimité à le faire n’est pas justifiée, et dont l’articulation avec la sphère décisionnelle n’est pas explicitée.

Sciences Citoyennes et Horizon TERRE rappellent que des dispositifs existent pour permettre un réel processus décisionnel démocratique tels que les Conventions citoyennes (CC) de programmation de recherche.

Afin que les arbitrages sur les choix scientifiques ne se produisent pas en coulisse, sous influence des acteurs dominantes, nous appelons à l’organisation de CC de programmation de recherche prescriptive pour au moins 10 % du budget de recherche, proposition qu’il est possible de soutenir en signant la pétition « Attribuons 10% du budget de la recherche via des conventions citoyennes »

Capture d’écran des intervenant·es de la table ronde lors de l’événement organisé par Agralife le 28/11/25

À noter que différentes interventions, en particulier celles de M. Cyril Kao, chef de Service de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation au Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, ont mentionné la difficulté des négociations autour du futur programme cadre de recherche, où l’orientation majoritaire n’est pas favorable aux recherches collaboratives et fait la part belle aux enjeux de compétitivité industrielle avant tout. Une raison supplémentaire de demander un éclairage démocratique sur ces négociations !

 

(1) Communication de la Cour des Comptes à la commission des finances de l’Assemblée nationale – Novembre 2025 : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-11/20251119-Agences%20de%20programmes.pdf

(2) https://cpalimentation.journees.inrae.fr/content/download/462/3936?version=1