Recherche participative – L’exemple de la sélection participative | Sciences Citoyennes

Recherche participative – L’exemple de la sélection participative

Par , et
lundi 9 janvier 2012

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Les crises sanitaires, alimentaires et environnementales répétées ont mis à mal le schéma des décisions en matière de politique scientifique et technique, basées sur une science neutre et objective et une prédominance de l’expertise scientifique. Un nouveau modèle de gouvernance délibératif émerge, où les débats sortent du carcan strictement technique dans lesquels ils étaient enfermés, pour laisser leur juste place aux dimensions socio-politiques, socio-économiques et environnementales.

Par nature, la sélection de semences industrielles génétiquement homogènes n’envisage l’adaptation aux défis environnementaux que par le prisme de l’amélioration des intrants chimiques. Au contraire, la sélection participative met les paysans au cœur du processus de la sélection, valorise la diversité génétique des semences et l’utilise pour répondre aux besoins spécifiques des différents terroirs et des variations climatiques.

Ils ‘agit de valoriser un nouveau mode d’innovation mieux adapté aux urgences environnementales et climatiques que constituent la sauvegarde de la biodiversité et la limitation des intrants chimiques dans les pratiques agricoles.

Mot(s)-clé(s) : recherche participative, sélection participative, gouvernance de la recherche, reconnaissance des savoirs, tiers-secteur scientifique (tiers-secteur de la connaissance)

Public(s) visé(s) : tous

Définition des concepts et notions utilisés :

  • La sélection participative repose sur une approche globale de l’écosystème particulier «  champ du paysan » et de ses différents usages. Le lien entre agriculture et environnement est donc au cœur de cette pratique. En ce sens, elle s’inscrit en rupture avec les pratiques agronomiques dominantes, bâties autour du seul objectif de maximisation de la production végétale. Enfin, à l’heure où l’innovation dans le contexte des semences industrielles se retrouve principalement guidée par les enjeux de compétitivité de l’industrie semencière[i], la sélection participative apparaît plus à même de répondre directement aux besoins exprimés par les consommateurs et les paysans.
  • Tiers secteur scientifique : Le tiers secteur scientifique (TSS) désigne l’ensemble des organisations et acteurs capables de produire une expertise à caractère scientifique en dehors du secteur privé lucratif ou des institutions étatiques. Il est gouverné par d’autres logiques que le désir de puissance, la soif de profits, la volonté de savoir d’un seul groupe professionnel « s’autorégulant ». Les savoirs produits diffèrent parfois aussi par leur caractère et leur pertinence locale des savoirs classiques. Plus profondément, le TSS peut produire des savoirs alternatifs au sens où ils sortent des cadres thématiques, paradigmatiques et méthodologique qui dominent les institutions de recherches publiques et privées. Enfin le TSS produit des savoirs sur un mode participatif au sens où la division du travail entre experts et profanes et le rapport de délégation cèdent la place à un rapport de dialogue et de co-production des connaissances et des innovations. Le TSS est porteur d’un modèle élargi de production des savoirs et des innovations qui peut se généraliser, comme en témoignent les succès de la mouvance du logiciel libre. Le TSS s’inscrit donc bien dans la recherche d’un nouveau pacte social entre science et société.

Contexte – État des lieux  : Longtemps, les décisions en matière de politique scientifique et technique, basées sur l’image d’une science neutre et objective, dépassant les controverses et les oppositions politiques, ont été prises sans consultation de la société civile et en donnant un rôle prédominant aux experts scientifiques. Mais les crises sanitaires, alimentaires et environnementales répétées ont mis à mal ce schéma. Un nouveau modèle de gouvernance délibératif émerge, où les débats sortent du carcan strictement technique dans lesquels ils étaient enfermés, pour laisser leur juste place aux dimensions socio-politiques, socio-économiques et environnementales. Placés dans la sphère publique, ils doivent permettre une véritable implication des citoyens. La décision politique ne peut plus se fonder uniquement sur l’expertise scientifique. D’autres formes de savoir (produites par les associations de malades, de naturalistes, de paysans, de consommateurs, de développeurs de logiciel libre…) sont requises et doivent trouver leur place. Participation démocratique aux processus décisionnels et revendication d’une reconnaissance de tous les savoirs vont de pair. A côté de la recherche publique et de la recherche privée, un tiers-secteur de la connaissance et de l’innovation est donc en passe de devenir un acteur majeur des sociétés de la connaissance du 21ème siècle.

Les activités agricoles ont des conséquences directes et importantes sur l’environnement, des pollutions diverses liées aux intrants, aux impacts sur la diminution de biodiversité sauvage et cultivée. Depuis le sommet de la terre à Rio en 1992, la question de la protection et du maintien de la biodiversité est posée comme enjeu des politiques publiques. Par nature, la sélection de semences industrielles génétiquement homogènes n’envisage l’adaptation aux défis environnementaux que par le prisme de l’amélioration des intrants chimiques. Au contraire, la sélection participative valorise la diversité génétique des semences et l’utilise pour répondre aux besoins spécifiques des différents terroirs et des variations climatiques. En un sens, elle remplace les intrants chimiques par un bon usage des dynamiques naturelles d’évolution de la biodiversité.

Exposé de la problématique : Intégrer différentes formes de savoirs n’est pas chose évidente. Des programmes de recherche dit participatifs se développent depuis quelques années pour relever ce défi. C’est, en particulier, le cas des expériences de sélection participative au croisement entre agriculture durable, environnement et alimentation. Alors que dans le système industriel dominant, la sélection des semences est organisée dans des fermes expérimentales dont les conditions sont éloignées de celles des champs (notamment ceux cultivés en agriculture biologique), la démarche participative redonne aux paysans une place centrale. Ces collaborations inédites entre chercheurs et paysans présentent de multiples intérêts. Elles permettent de replacer au cœur même du processus de création des semences, des enjeux comme la lutte contre les pollutions environnementales et les changements climatiques (réduction de l’usage des intrants chimiques), le respect de la biodiversité sauvage, la réhabilitation de la valeur intrinsèque de la biodiversité cultivée, le développement d’une alimentation plus équilibrée… Pourtant, ces expériences sont encore très peu reconnues et soutenues par les institutions de recherche publiques et souvent inconnues des chercheurs académiques.

Acteur(s) impliqué(s) et nature de son (leur) implication :

• Chercheurs : partenaire dans la recherche participative

• Associations (ex. paysans et réseaux de paysans comme le Réseau semences paysannes) : promoteur, demandeur et partenaire de la recherche participative

• Institutions de recherche : promoteur et soutien (à développer) de la recherche participative

Enjeux : Malgré de récentes mais timides évolutions, le constat sur la mobilisation de la recherche française pour relever le défi environnemental est alarmant au regard du diagnostic sur l’état de la planète dégagé lors du Grenelle de l’environnement. Les études bibliométriques de l’Observatoire des Sciences et des Techniques et de la Fondation Sciences Citoyennes révèlent en effet qu’en terme de priorisation[ii], la France était lanterne rouge de l’Europe des 15 dans la plupart des domaines de recherche clé du développement durable : agro-écologie et agriculture biologique, énergies solaire et éolienne, santé environnementale, éco-urbanisme et éco-construction, écologie industrielle, etc.[iii]

Plusieurs groupes de travail et comité du Grenelle ont souligné l’importance de « réorienter la recherche et l’enseignement agronomiques au service d’une agriculture écologique et productive ; afin de préserver la diversité génétique dans nos terroirs, un catalogue des variétés locales et traditionnelles est proposé, permettant la commercialisation à petite échelle et l’enrichissement de la biodiversité domestique et cultivée. » La synthèse du groupe ‘Adopter des modes de production et de consommation durable’ est spécialement explicite : « si la vocation première et prioritaire de l’agriculture de répondre aux besoins alimentaires de la population est réaffirmée avec force par le groupe, le niveau d’atteinte à l’environnement a parfois dépassé les seuils d’acceptabilité sociale ; qui plus est, c’est dans bien des cas la durabilité de l’agriculture elle-même qui est en cause, comme on peut le voir dans certains secteurs lorsque les sols voient leur fertilité réduite (…) il est donc indispensable d’engager un mouvement de transformation en profondeur de l’ensemble de l’agriculture et de revisiter les bases de l’agriculture conventionnelle, pour concilier les impératifs d’efficacité économique, de robustesse au changement climatique et de réalisme écologique : il s’agit de produire suffisamment, en utilisant les fonctionnements du sol et des systèmes vivants dont nous dépendons (agronomie, auxiliaires de culture…) et en leur garantissant une pérennité, de sécuriser simultanément les productions et les écosystèmes. Cette modernisation des pratiques d’élevage et de culture demande de rassembler les savoirs et savoir-faire de tous, de les confronter aux nouveaux défis et de les rendre plus efficaces par la recherche, l’expérimentation, l’échange et le transfert de connaissances. »

Depuis quelques années, de diverses expériences de sélection participative, en France surtout soutenue par le réseau semences paysannes, émergent. En s’associant, des paysans, chercheurs des instituts agronomiques et techniciens ainsi souvent que des consommateurs, des transformateurs, des distributeurs ou des ONG, cherchent à répondre à un besoin de création et de renouvellement variétal non couvert par la sélection moderne de type industriel. « Au cloisonnement entre conservation (dans les banques de graines), sélection (en station ou en laboratoire) et production (dans les fermes, avec des semences achetées sur le marché) sur lequel repose la sélection industrielle, la sélection participative oppose un processus continu réunissant dans les champs des agriculteurs la gestion dynamique de la biodiversité cultivée, la sélection de nouvelles variétés et la production agricole. En sélection participative, ce ne sont plus des variétés fixées et totalement homogènes qui sont mises à disposition des agriculteurs mais des populations de semences hétérogènes, issues de croisements ou de mélanges. A partir de cette grande variabilité génétique, les paysans vont pouvoir sélectionner des variétés adaptées à leur milieu, leurs besoins et leurs attentes. La sélection participative garantit donc une sélection locale de variétés adaptées à chaque bassin de production, réduisant ainsi la dépendance aux produits phytosanitaires. Sa base génétique plus large confère une meilleure adaptabilité aux changements climatiques ».[iv]

  • Ils ‘agit de valoriser un nouveau mode d’innovation mieux adapté aux urgences environnementales et climatiques que constituent la sauvegarde de la biodiversité et la limitation des intrants chimiques dans les pratiques agricoles.
  • Dans la sélection participative, démarche novatrice en matière d’innovation semencière, chercheurs et paysans sont réellement partenaires et non plus dans une relation de hiérarchie des savoirs (où l’on a délégué aux chercheurs le monopole de la production des connaissances) qui prévaut depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
  • La participation de la société civile au co-pilotage de la recherche et à la production des savoirs, permet de réinjecter des questionnements démocratiques dans des enceintes d’où ils ont été éjectés. Les moteurs de l’innovation semencière sont mis en débat. La rentabilité financière, principal pilote actuel du processus, doit faire une place aux besoins et envies des consommateurs et des paysans et à la protection de l’environnement.
  • La participation de la société civile à des projets scientifiques permet l’émergence de solutions socio-techniques originales, adaptées aux enjeux et aux défis locaux, et constitue, par la multiplication des expériences, une piste particulièrement féconde et novatrice, susceptible d’augmenter la résilience des socio-écosystèmes à une échelle plus globale.

Recommandations : Aujourd’hui, l’agriculture n’est donc plus seulement interrogée pour elle-même, mais dans ses interactions avec l’environnement, l’alimentation et la société dans son ensemble. Sa multi-fonctionnalité, le besoin de modération dans la consommation des énergies fossiles et la prise en compte des risques sanitaires associés aux pratiques agricoles, remettent en question les modalités d’innovation et de recherche agronomique.

  • Analyser la politique de recherche de l’INRA et la croiser avec les besoins exprimés par des agriculteurs en agriculture biologique et durable
  • Analyser les expériences en sélection participative pour avoir des indices sur la faisabilité et les limites actuelles des relations entre une institution de recherche publique et des organisations de la société civile.
  • Augmenter la part des recherches (aussi bien au niveau national qu’européen) qui servent spécifiquement les besoins d’agriculteurs en agriculture biologique
  • Repenser la relation entre chercheurs et agriculteurs/ paysans
  • Soutenir des programmes de sélection participative
  • Promouvoir une vision paysanne de la recherche agricole

Références utiles et non citées dans les notes :


[i] Bonneuil, C., Thomas, F., Gènes, pouvoirs et profits – recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, Edition Quae, FPH, 2009

[ii] Priorisation = part des publications scientifiques françaises dans le monde sur un thème particulier par rapport à la part dans la discipline plus large de rattachement

[iii] Fondation Sciences Citoyennes, note n°2 : Quelle politique scientifique pour entrer dans le 21e siècle ? Vers un nouveau contrat entre recherche et société (2004) : http://sciencescitoyennes.org/quelle-politique-scientifique-pour-entrer-dans-le-21e/