Des précisions sur la relégation de Youri Bandajevski

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jeudi 12 février 2004

Miniature

Je dois compléter et en partie corriger les dernières nouvelles de prison concernant la relégation de Youri Bandajevsky. Galina avait su au Comité d’exécution des peines qu’il avait signé la demande de relégation dans le district de Vetka, territoire éloigné de la famille, contaminé par la radioactivité et dont l’establishment local lui était hostile. Galina pensait qu’il aurait pu et dû demander un autre territoire.


Vendredi dernier, le 8 février, elle a eu une longue conversation téléphonique à travers la vitre avec Youri. Elle l’a vu apeuré, les nerfs tendus, passant de la méfiance irritée à la supplication. Il craignait au début qu’elle vienne contester le choix de la relégation, alors qu’elle voulait seulement comprendre pourquoi il avait choisi Vetka. Youri a corrigé cette information inexacte : en réalité, il n’a pas eu le choix d’aller à Vetka plutôt qu’ailleurs. On lui a dit seulement de décider s’il voulait rester encore un an en prison, en attente de la libération conditionnelle, ou bénéficier de l’amnistie et aller en relégation tout de suite. Sans hésiter, il a demandé la relégation. On lui a dit que ce serait Vetka.

Les formalités pour l’application de l’amnistie à son cas doivent encore être expédiées. Une rencontre longue est prévue entre Youri et Galina le 15 mars. Il ne sortira donc pas avant.

Partagé entre l’espoir et des accès de peur renouvelée de rester muré en prison jusqu’à l’expiration complète du temps de peine, saisi par le besoin irrépressible de la liberté, ce fait de pouvoir se retrouver hors de l’enceinte, ne serait-ce que dans une incommode relégation dans une campagne abandonnée, équivaut pour lui en ce moment à la liberté elle-même.

Ce serait finalement un premier pas réel, crédible, dans la direction de la fin de son calvaire. « La majorité des détenus de droit commun refusent la relégation, dit-il, ils préfèrent attendre tranquillement, car matériellement la relégation est plus difficile que la prison. Mais moi, je ne peux pas. Ils ont un psychisme plus fort que le mien. Je ne résiste pas. Je suis prêt à faire n’importe quel travail, balayer la cour, soigner les vaches, planter les choux, même sous les yeux de ceux que je dirigeais auparavant à l’institut, mais sortir d’ici. Sortir ! »

Sa dépendance psychologique des humeurs de ses gardiens, – de leur pouvoir sur lui, – est totale. Il pâlissait, raconte Galina, la sueur sur le front, les mains tremblantes, en attendant que la gardienne accepte (ou pas !) les victuailles que Galina lui avait apportées. La gardienne était bonne : « Mais oui, qu’il prenne tout. C’est sans doute son dernier colis. » Il n’a plus le contrôle de ses nerfs, de ses réactions, de ses états d’âme. « Ils ont finalement atteint leur but, a-t-il dit à Galina. Je suis dominé par la peur, j’ai perdu l’assurance en moi-même. Ils m’ont cassé. »

Le fait qu’il le dise montre que ce n’est vrai qu’à moitié. Il reste lucide sur lui-même. Le trouble serait certainement plus grave, s’il était abandonné dans un isolement complet, s’il n’était pas entouré par la solidarité humaine croissante – par l’intérêt scientifique aussi, qui s’organise lentement, difficilement autour de ses travaux, contre l’acharnement du lobby nucléaire pour les faire ignorer. Encore une fois, il a demandé à Galina qu’on ne s’offense pas de ses comportements, peut-être parfois incompréhensibles, de transmettre sa gratitude à tous les amis qui le comprennent, qui le soutiennent et qui défendent son honneur de chercheur honnête.

Droits et conditions de relégation

Informations obtenues d’ex-détenus, d’avocats et de Youri lui-même.

Ses droits de relégué. On dit que la relégation durera 1 an, puis il faudra faire une demande qu’on mettra environ 3 mois à examiner, donc la libération conditionnelle peut survenir au bout d’un an et 3 mois.

Vetka est une « nouvelle colonie de relégation », dont on ne sait pas encore grand chose du point de vue de l’organisation. Chaque prison, ou chaque type de peine a sa propre région. Vetka correspondrait à la détention de Youri. Habituellement on loge les relégués dans les villages abandonnés du district par groupes de 5 à 10 personnes. Il y a des maisons abandonnées (vides) et c’est dans une maison comme celle-là qu’il devra vivre. Il n’y a aucun meuble et il faudra peut-être lui amener un lit pliant. Il devra s’approvisionner lui-même en bois de chauffage et se chauffer au poêle à bois. Pas de téléphone, ni de radio, ni de télévision. C’est une chance s’il y a des carreaux aux fenêtres. Des relégués vivent ainsi dans un village. Un milicien (policier) leur rend visite deux fois par semaine pour les compter. Pour sortir du village il faut en faire une demande écrite au Ministère.

On raconte qu’en hiver on leur fait scier des planches ; s’il y a un kolkhoze proche, on les fait travailler à la ferme, s’occuper des bêtes. En été on les utilise pour planter les choux et travailler aux potagers du kolkhoze le plus proche. Le travail se fait sur ordre. Ils ne sont pas payés. C’est la famille qui devra le pourvoir en produits alimentaires pendant une année entière. La famille peut lui rendre visite. Les autres, les journalistes et les scientifiques, on ne sait pas. Il ne peut rendre visite à sa famille que sur autorisation du Comité d’exécution des peines. Dans ces villages abandonnés (proches des zones évacuées à cause de la radiation), les mœurs sont barbares, les gens boivent (s’ils trouvent de quoi) et n’importe quoi peut arriver.

Galina ira au Comité d’exécution des peines pour compléter ces informations et prétendre qu’il puisse demander un changement du lieu de résidence. Elle craint pour sa sécurité.

L’ambassadeur de France à Minsk a demandé à Galina de venir le voir aujourd’hui, lundi.

Wladimir Tchertkoff