De l’effet des conflits d’intérêt sur les résultats de la recherche : encore une preuve (s’il en fallait) | Sciences Citoyennes

De l’effet des conflits d’intérêt sur les résultats de la recherche : encore une preuve (s’il en fallait)

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jeudi 20 novembre 2014

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Un argument candide revient souvent pour justifier les possibles conflits d’intérêts qui peuvent exister chez certains chercheurs : les conflits d’intérêts n’impactent pas les résultats de la recherche car un chercheur intègre sait faire la part des choses et ne va pas laisser des intérêts extérieurs influencer le résultat de ses travaux. Ceci est vrai dans un monde idéal, dépourvu de biais liés aux sources de financement des travaux de recherche. Dans un article publié à la fin de l’année 2013 dans la très sérieuse revue Plos Medicine (article en open-access), des chercheurs espagnols et allemands ont justement essayé d’évaluer si le champ de la recherche en nutrition-santé constituait ce genre de monde idéal. Ils se sont penchés sur les travaux étudiant le lien entre boissons « allégées » et gain de poids. Leur hypothèse de travail : si le domaine de la recherche sur les effets des boissons « light » était un monde idéal, les études concernant leur impact sur le gain de poids ou l’obésité devraient être cohérentes entre elles et leurs résultats devraient être indépendants de l’existence ou de l’absence de conflit d’intérêt chez les personnes les ayant réalisées.

Pour tester leur hypothèse, les chercheurs ont passé au crible les résultats des 18 revues systématiques publiées entre 2006 et 2013 sur le lien entre gain de poids et boissons light. Pour rappel, les revues systématiques sont un exercice de synthèse formalisé qui permet de de résumer la littérature existante sur une question scientifique précise afin d’en faire émerger un consensus. Si elles sont conduites dans les règles de l’art et si elles reposent sur les mêmes travaux à synthétiser, les résultats de synthèses indépendantes devraient être cohérents entre eux. L’équipe germano-espagnole a donc épluché les résultats de ces synthèses et classé la conclusion de chacune d’entre elles, selon qu’elle concluait à une association positive entre gain de poids et boissons « allégées » ou à une absence d’association. Les règles en vigueur ont été respectées : chaque étude a été évaluée indépendamment par deux chercheurs qui étaient en situation d’aveugle quant à l’existence ou non d’un conflit d’intérêt déclaré dans l’étude.

Résultats : les études pour lesquelles un conflit d’intérêt était déclaré avaient 5 fois plus de chance de conclure à une absence d’association entre gain de poids et boissons allégées ! Au nombre des industries citées comme potentiels financeurs : Coca-Cola, PepsiCo, le lobby européen de l’industrie des boissons non alcoolisées (l’Union of European Beverages Associations, UNESDA) ou son homologue américain (l’American Beverage Association)… Dans le détail, sur 6 revues systématiques rédigées par des auteurs déclarant un conflit d’intérêt, 5 concluaient à une absence de lien, alors que sur 12 études pour lesquelles aucun conflit d’intérêt n’était détaillé, 10 concluaient que la consommation de boissons light était associée à un risque accru de gain de poids (la différence étant statistiquement significative).

De quoi relativiser la capacité de faire la part des choses et la possibilité d’un monde idéal dans lequel les intérêts privés n’interféreraient pas avec les résultats de recherche… Et il suffit de connaître l’importance qu’ont les études de synthèse des connaissances dans l’orientation des politiques de santé publique pour prendre la mesure de la nocivité des marchands de doutes et de leurs stratégies.

 

Le lien et la référence à l’article cité :

http://www.plosmedicine.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pmed.1001578

 

Bes-Rastrollo, Maira, Matthias B. Schulze, Miguel Ruiz-Canela, et Miguel A. Martinez-Gonzalez. « Financial Conflicts of Interest and Reporting Bias Regarding the Association between Sugar-Sweetened Beverages and Weight Gain: A Systematic Review of Systematic Reviews ». PLoS Med 10, no 12 (31 décembre 2013): e1001578. doi:10.1371/journal.pmed.1001578.